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AI First ou Solution First, anticipation d’une bataille entre deux pratiques

Mathieu Jolly

Auteur

Cet article est issu d'une étude d'anticipation de l'évolution du paysage de l'interface digitale dans le contexte de la banalisation de l'Intelligence Artificielle (IA) générative. L'étude est propulsée par le framework des cartes de Wardley qui offre un cadre conceptuel de simplification des problèmes économiques complexes. Par l'intégration des règles du jeu capitaliste occidental et grâce à l'heuristique du dispositif des cartes de Wardley, il est possible d'anticiper le futur du marché.

La carte suivante est une approximation de la réalité qui rassemble plusieurs informations traitées dans trois articles différents. La carte décrit le système qui produit valeur fonctionnelle pour les parties prenantes finales, c'est-à-dire l'utilisateur d'interface adaptée et la personne responsable de l'accessibilité des outils numériques.

Avec la banalisation des solutions d’IA générative, la “plateformisation” des solutions d’IA fait évoluer la culture de développement des solutions SaaS. Les solutions SaaS intègrent l’IA comme une surcouche alors que les IA intègrent les fonctions comme des surcouches de l’IA.

Les règles du jeu économique nous disent que l’évolution d’une activité, c'est-à-dire la banalisation de l’IA, fait coévoluer les pratiques. À l’émergence des pratiques, la diversité règne, jusqu’à aussi évoluer, et instaurant ainsi une préférence pour la “meilleure” pratique. La carte suivante raconte l’histoire du balancement (switch) entre deux cultures. Le switch entre la culture de l'”AI first, Solution then”, et de la culture “Solution first, AI then”.

Carte de Wardley du marché des interfaces digitales dans le contexte du développement de l'IA générative afin d'anticiper l'évolution de ce marché en 2025
Carte de Wardley du marché des interfaces digitales dans le contexte du développement de l'IA générative afin d'anticiper l'évolution de ce marché en 2025

Pratique AI first

La pratique AI first vient des entreprises comme OpenAI, Anthropic, Mistral ou encore DeepSeek. Ces entreprises débloquent des fonds pour investir dans les promesses de la technologie d'intelligence artificielle générative. Même si cette approche ignore les usages viables économiquement, la promesse technologique va dans le sens du progrès au sens contemporain du terme. Les capitaux affluent derrière ces promesses.

Toutefois, ce n'est pas sans contreparties. La direction que doivent prendre ces entreprises technologiques reste celle du profit et de la rentabilité. À travers ces investissements, c'est la promesse d'hypercroissance en vue d'hypergains qui est recherchée. Le chemin des acteurs AI First est alors de prendre des parts de marché.

D'une entreprise centrée sur la magnificence des possibilités de sa technologie, c'est-à-dire AI First, nous pourrions observer un basculement de la vision vers la construction de solutions d'usage plutôt que la fourniture d'API pour les développeurs. Cette dynamique de marché est explicite chez des acteurs comme OpenAI ou Mistral qui investissent dans les interfaces adaptatives. La carte de Wardley ci-dessous l'illustre de manière simplifiée.

Carte de Wardley de la dynamique de marché pour les acteurs AI First
Carte de Wardley de la dynamique de marché pour les acteurs AI First

Par conséquent, ces acteurs devraient développer une culture produit semblable à celle du marché du SaaS. Ce changement pourrait alors s'exprimer comme la pratique « AI First, Solution then ». Ces entreprises, neuves et à la pointe, cherchent encore leur succès ; elles auront probablement moins de mal à changer leur pratique que les entreprises « Solution first » qui représentent la majorité des acteurs du marché.

Pratique Solution first

Notion, Pitch, Pennylane, Canva, Suite Adobe, VSCode + Copilot, Bubble et les outils no-code sont des solutions qui ont construit leurs succès non pas sur l'IA générative, mais sur un modèle déjà bien compris, celui du SaaS déterministe. Dans ce contexte, l'arrivée de l'IA générative peut autant être vue comme une opportunité qu'une épine dans le pied, car vous savez « il y a déjà beaucoup à faire avec notre roadmap ». Pourtant, compte tenu de l'envol des capitaux d'investissement vers l'IA, le nombre de SaaS qui ont intégré superficiellement de l'IA pour rester séduisants auprès des investisseurs et de leurs clients se compte en centaines.

Pour certains, outre de devenir un coût d'entrée, l'IA est une opportunité qu'ils approfondissent. La pratique de cet approfondissement est celle que je nomme « Solution First, AI Then ». Ce n'est pas un changement de culture total pour se centrer sur l'IA, mais c'est un patch culturel en intégrant l'IA comme une surcouche sur l'interface déterministe. Un exemple notable d'approche Solution First, AI Then est Notion.so. Notion intègre l'IA comme un agent d'assistance contingenté au prompt et à la demande de l'utilisateur. Une version AI First de Notion demande plus d'imagination, mais l'IA aurait probablement un rôle de veille sur l'adaptation du contexte et du contenu aux besoins de l'utilisateur en fonction de la compréhension du contexte.

Dans cet univers, des acteurs à succès issus de la tech sont dans la course pour l'IA générative, même s'ils ont une approche hybride due à leur taille.

Acteurs hybrides

Meta, Google DeepMind, Nvidia et Alibaba sont d'abord des solutions de technologie de l'information classiques avant d'être compétiteurs dans l'IA générative. Pourtant, leurs moyens technologiques les positionnent favorablement dans la course pour l'IA générative. À l'intérieur de ces grands groupes, ces entités de culture AI First coexistent avec d'autres entités de culture Solution First. Pour l'instant, la question de l'interface ne fait qu'émerger, ne posant pas de problème pour ces acteurs, mais au moment où cela deviendra le futur de l'entreprise, la compétition des pratiques devrait être déterminante.

Au vu de la rapidité des changements et de la lutte pour la survie des pratiques, cette question pourrait se poser plus tôt que prévu.

Red Queen

L'hypothèse de la reine rouge, une hypothèse du comportement des compétiteurs, nous indique qu'en milieu compétitif comme celui de l'IA au niveau mondial, se joue une lutte pour la survie au cours de l'évolution. Les solutions survivent seulement si elles satisfont tous les critères de viabilité qu'exige le contexte à un instant donné. L'émergence de l'IA générative et le futur des interfaces combinées font émerger trois pratiques de développement de solutions qui sont en compétition — une compétition qui déterminera comment les logiciels seront faits dans le futur.

Cette compétition entre cultures met en lumière un paradoxe central : les acteurs « AI First » possèdent l'avantage technologique et doivent prendre des parts de marché des acteurs « Solution first », qui eux-mêmes financent ces IA par l'achat de crédits de consommation pour leur surcouche d'IA. Ainsi, les acteurs Solution first disposent d'une base économique solide, mais risquent de voir leurs bénéfices s'éroder face à l'évolution rapide des technologies d'IA. C'est déjà le cas dans le secteur du développement numérique où la pratique du « vibe coding » qui utilise des IA pour produire des applications est une attaque directe à la pratique no-code qui utilise des solutions déterministes. Les acteurs hybrides comme Meta ou Google pourraient tirer leur épingle du jeu en combinant ces deux approches, à condition de réussir à gérer efficacement cette dualité culturelle au sein de leurs organisations.

Drôle de jeu

Grâce à l'émergence de modèles d'IA générative open-source, les acteurs « Solution First » peuvent insuffler une dynamique AI First dans leur culture, leur évitant ainsi de partir de zéro. Ce jeu de l'open-source pourrait alors les maintenir dans la course face aux jeux d'écosystèmes des IA qui ambitionnent d'intégrer des cas d'usages à la valeur prouvée. Les acteurs comme Mistral, DeepSeek ou Meta jouaient le jeu de l'open-source pour accélérer leur repositionnement sur le marché et acquérir une certaine légitimité, mais maintenant que leur position est acquise, ils n'ont aucun intérêt à jouer le jeu de l'open-source s'ils veulent attaquer le marché du SaaS. Un acteur comme Mistral, qui a explicitement indiqué que son futur était dans l'orchestration de modèles et les interfaces, aurait beaucoup moins intérêt à ouvrir les sources de leur LLM pour garder un avantage compétitif sur leurs nouveaux concurrents, les SaaS. Les SaaS, pour répondre au nouveau positionnement de Mistral, pourraient utiliser le modèle open-source de Mistral afin de se mettre à niveau. Cette situation peut paraître alambiquée, mais c'est ce que suggèrent mes observations du marché dans la carte ci-dessous.

Une des manières, pour les acteurs du marché SaaS, de rester dans la course serait alors de mutualiser les financements pour développer des modèles open-source qui permettraient à ces mêmes acteurs de se repositionner face à leurs nouveaux concurrents comme Mistral. Cette mutualisation et la coopération sont des moyens d’être compétitifs.

Conclusion

La bataille entre les pratiques "AI First" et "Solution First" ne fait que commencer, et son issue façonnera l'avenir du développement logiciel. Les acteurs "AI First" disposent d'une avance technologique significative et d'importants capitaux, tandis que les entreprises "Solution First" bénéficient d'une base d'utilisateurs établie et d'une compréhension approfondie des besoins du marché.

Le rôle de l'open source pourrait s'avérer déterminant dans cette évolution, offrant aux acteurs "Solution First" une voie pour rattraper leur retard technologique. Cependant, à mesure que les entreprises "AI First" se tournent vers le développement de solutions complètes, leur intérêt pour l'open source pourrait diminuer, créant ainsi un nouveau paradigme de compétition.

L'issue de ce troisième été de l’IA dépendra de la capacité des différents acteurs à jouer un excellent jeu stratégique contextuel. La coopération et la mutualisation des ressources pourraient devenir des stratégies clés pour survivre dans ce nouvel environnement concurrentiel.

Ouverture

Cette bataille entre pratiques « AI First » et « Solution First » reflète une transformation profonde du secteur des technologies de l’information. L'évolution des produits et des solutions avec IA bouleverse les pratiques du secteur du logiciel. Dans cet océan de solutions numériques déterministes, la submersion annoncée du marché par les technologies d'IA est une menace directe, mais également une opportunité importante pour le secteur de l'accessibilité numérique (article à venir).

Ressources